Un fond blanc, un visage, une lumière sans complaisance, le bord noir du négatif laissé visible : il suffit de quelques éléments pour reconnaître un portrait de Richard Avedon (1923-2004). Pendant soixante ans, le photographe new-yorkais a régné sur la mode, de Harper’s Bazaar à Vogue, tout en construisant l’une des plus grandes œuvres de portrait du XXe siècle : présidents, artistes, militants, ouvriers de l’Ouest américain, tous saisis avec la même intensité.
Ce portrait de la rubrique Maîtres de la photographie retrace la vie d’Avedon, analyse son style et ses œuvres majeures, et propose des exercices pour s’inspirer de sa méthode. Ses photographies sont protégées par le droit d’auteur et ne sont pas reproduites ici : nos illustrations, toutes sous licence libre, montrent l’artiste, les personnes qui ont croisé sa route et les lieux de sa carrière.
Biographie de Richard Avedon
Une jeunesse new-yorkaise

Richard Avedon naît le 15 mai 1923 à New York, dans une famille juive. Son père, Jacob Israel Avedon, immigré russe, a fondé un commerce de vêtements sur la Cinquième Avenue ; sa mère, Anna, issue d’une famille de confection, encourage son goût pour la mode et l’art. À 12 ans, il rejoint le club photo de la Young Men’s Hebrew Association et utilise le Kodak Brownie familial.
La DeWitt Clinton High School, dans le Bronx, où Richard Avedon et James Baldwin font ensemble le journal littéraire The Magpie. Photo : Hugo L. González, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.
Sa première muse est sa sœur cadette, Louise, d’une grande beauté, dont la santé mentale se dégrade à l’adolescence. Avedon dira qu’elle fut « le fantôme » derrière nombre de ses sujets, et ce mélange de beauté et de fragilité hantera son œuvre. Au lycée DeWitt Clinton, dans le Bronx, il anime de 1937 à 1941 le journal littéraire The Magpie avec un camarade promis à un grand destin : l’écrivain James Baldwin. Il n’obtient pourtant pas son diplôme, et suit ensuite un cours de philosophie à l’université Columbia.
La marine marchande et les premiers pas
En 1942, il s’engage dans la marine marchande américaine, où il devient photographe : avec le Rolleiflex offert par son père, il réalise des photos d’identité de marins, des milliers de visages qui seront sa première école du portrait. Démobilisé en 1944, il travaille brièvement comme photographe publicitaire pour un grand magasin, tout en visant un seul objectif : Harper’s Bazaar.
Harper’s Bazaar et Alexey Brodovitch

Après plusieurs tentatives, il obtient un rendez-vous avec Alexey Brodovitch, le légendaire directeur artistique du magazine. Brodovitch et la rédactrice en chef Carmel Snow l’engagent sur-le-champ ; ses premières images paraissent en octobre 1944 dans les pages Junior Bazaar. Brodovitch l’inscrit aussi à son Design Laboratory de la New School : son exigence, « étonnez-moi », marque Avedon pour toujours.
Alexey Brodovitch en 1950, directeur artistique de Harper’s Bazaar et mentor de Richard Avedon. Photo : Unknown authorUnknown author, domaine public, via Wikimedia Commons.
En 1946, il ouvre son propre studio et devient rapidement le photographe vedette de Harper’s Bazaar. Chaque année, il part couvrir les collections à Paris, où il fait sortir la mode des studios : mannequins qui courent, sautent, rient dans les rues, sur les quais ou au cirque. En août 1955, au Cirque d’Hiver, il photographie le mannequin Dovima en robe du soir Dior entre deux éléphants : Dovima with Elephants devient l’une des images de mode les plus célèbres de l’histoire. En 1957, le film Drôle de frimousse (Funny Face), avec Fred Astaire et Audrey Hepburn, s’inspire de lui pour son héros photographe, Dick Avery ; Avedon en est le conseiller visuel.


Du plein air au studio
À la fin des années 1950, Avedon se lasse de la lumière du jour et des extérieurs. Il s’installe au studio, avec le flash électronique et un fond blanc uni, et radicalise son approche du portrait. En 1959 paraît Observations, avec un texte de Truman Capote ; en 1964, Nothing Personal, avec son ami James Baldwin, dresse un portrait sans concession d’une Amérique divisée, entre militants des droits civiques, figures du pouvoir et patients d’hôpital psychiatrique.



Vogue, la célébrité et l’engagement
En 1965, il suit Diana Vreeland à Vogue, dont il signe la plupart des couvertures de 1973 à 1988. Parallèlement, il photographie les grands bouleversements de son temps : le mouvement des droits civiques en 1963, la guerre du Vietnam, les manifestants, et plus tard la chute du mur de Berlin. Entre 1969 et 1971, il réalise ses « murals », d’immenses portraits de groupe : la Factory d’Andy Warhol, les « Chicago Seven », le poète Allen Ginsberg et sa famille, ou le Mission Council, les responsables américains de la guerre au Vietnam.
Dans les mêmes années, il photographie son père, Jacob Israel Avedon, atteint d’un cancer, de 1969 à sa mort en 1973. Ces portraits d’une franchise bouleversante, exposés au Museum of Modern Art en 1974, comptent parmi ses œuvres les plus fortes. En 1976, pour le bicentenaire des États-Unis, Rolling Stone publie The Family, 69 portraits de l’élite politique et économique du pays.
In the American West

En 1979, l’Amon Carter Museum de Fort Worth lui commande un portrait de l’Ouest américain. Pendant cinq ans, Avedon parcourt foires, mines, abattoirs, champs pétrolifères et relais routiers. Il photographie 762 personnes, mineurs, ouvriers, serveuses, vagabonds, sur environ 17 000 plans-films 8×10. Exposé en 1985, In the American West est un choc : des anonymes, en tirages plus grands que nature, sur fond blanc.
Le ranch Grant-Kohrs, à Deer Lodge (Montana) : un paysage de l’Ouest américain, où Avedon réalise In the American West. Photo : Related names: Boucher, Jack E, photographer, domaine public, via Wikimedia Commons.
La série a été critiquée : certains y ont vu une vision misérabiliste de l’Ouest, imposée par un photographe new-yorkais. Avedon la considérait pourtant comme son meilleur travail. L’histoire du routier Billy Mudd, qui raconta plus tard que la découverte de son portrait l’avait poussé à changer de vie et à retrouver sa famille, dit la puissance de ces images.


The New Yorker et les dernières années
En 1992, il devient le premier photographe permanent du New Yorker. Il publie An Autobiography (1993), puis Evidence (1994), et reçoit le prix Hasselblad en 1991. Le Metropolitan Museum of Art lui consacre en 2002 l’exposition Richard Avedon: Portraits. Le 1er octobre 2004, alors qu’il réalise à San Antonio, au Texas, un reportage intitulé On Democracy sur la campagne présidentielle pour le New Yorker, il succombe à une hémorragie cérébrale, à 81 ans. La Richard Avedon Foundation, qu’il avait créée, gère depuis son œuvre.

Richard Avedon en dates
- 1923 — naissance le 15 mai à New York
- 1937-1941 — journal The Magpie avec James Baldwin
- 1942-1944 — photographe dans la marine marchande
- 1944 — premières images dans Harper’s Bazaar
- 1946 — ouverture de son studio
- 1955 — Dovima with Elephants, Cirque d’Hiver, Paris
- 1957 — Funny Face s’inspire de lui
- 1959 — Observations, avec Truman Capote
- 1964 — Nothing Personal, avec James Baldwin
- 1965 — entrée à Vogue
- 1969-1971 — les grands « murals »
- 1976 — The Family pour Rolling Stone
- 1978 — rétrospective au Metropolitan Museum
- 1979-1984 — In the American West
- 1991 — prix Hasselblad
- 1992 — premier photographe permanent du New Yorker
- 2004 — mort le 1er octobre à San Antonio
Le style de Richard Avedon
Le fond blanc
Le fond blanc est la grande invention d’Avedon. En supprimant tout décor, il isole le sujet de son contexte social et ne laisse que le corps, le visage, le vêtement, le geste. Le blanc n’est pas neutre : il crée une scène vide où chaque détail devient signifiant, une main crispée, une ride, un regard qui fuit. Le bord noir du négatif, souvent conservé au tirage, rappelle qu’il s’agit d’une photographie, d’une construction.

La frontalité et la confrontation
Ses sujets font face à l’objectif, souvent cadrés de près, sans flatterie. Avedon ne cherche pas l’instant décisif comme Henri Cartier-Bresson, ni l’anecdote comme Robert Doisneau : il provoque une rencontre. Il parle à ses modèles, les déstabilise parfois par des questions personnelles, attend que le masque social tombe. Les célébrités apparaissent fatiguées, inquiètes, vulnérables ; les anonymes, monumentaux. Le portrait devient une opinion assumée.


Le mouvement dans la mode
Dans la mode, à l’inverse, Avedon a introduit la vie et le mouvement. Ses mannequins dansent, courent, sautent, rient, dans une énergie qui rompt avec la pose statique des années 1940. Il a fait du mannequin une personnalité, avec des muses comme Dovima, Suzy Parker, Jean Shrimpton, Twiggy ou plus tard Penelope Tree. Cette double identité, mode spectaculaire et portrait austère, fait la singularité de son œuvre. Son contemporain Helmut Newton a poussé la mise en scène vers la provocation ; Avedon, lui, l’a poussée vers l’énergie et la vérité psychologique.

Les portraits célèbres de Richard Avedon
Les photographies de Richard Avedon sont protégées par le droit d’auteur et gérées par la Richard Avedon Foundation. Voici quelques œuvres clés, présentées par leur titre.
- Dovima with Elephants (1955) : au Cirque d’Hiver, le mannequin Dovima, en robe du soir Dior, entre deux éléphants enchaînés ; l’élégance et la force brute.
- Marilyn Monroe (1957) : après une séance joyeuse, l’actrice, épuisée, perd son sourire. Avedon déclenche : l’icône apparaît mélancolique et absente.
- Dwight D. Eisenhower (1964) : l’ancien président, regard perdu, loin de l’image officielle du héros de guerre.
- Jacob Israel Avedon (1969-1973) : la série sur son père malade, un face-à-face avec la mort.
- Andy Warhol and members of The Factory (1969) : une fresque de groupe en plusieurs panneaux.
- The Beatles (1967) : des portraits psychédéliques solarisés devenus des affiches mythiques.
- Ronald Fischer, beekeeper (1981) : dans In the American West, un homme couvert d’abeilles, image surréelle et iconique de la série.


Analyse : Dovima with Elephants
Regardons de près son image de mode la plus célèbre. Le mannequin Dovima se tient au centre, dans une longue robe du soir noire de chez Dior, ceinturée d’une large écharpe de satin blanc. De chaque côté, un éléphant, masse grise à la peau ridée. Tout repose sur les contrastes : le noir et le blanc de la robe, la finesse du corps et la masse des animaux, la peau lisse et la peau plissée, la pose maîtrisée et la force animale. Les bras de Dovima, tendus vers les trompes, dessinent une ligne gracieuse qui relie les trois figures. Avedon a souvent dit qu’il aurait aimé refaire l’image, jugeant l’écharpe mal placée : preuve de son exigence. Pour nous, la leçon est simple : une image de mode forte naît d’une tension visuelle, pas seulement d’un beau vêtement.
Technique et matériel de Richard Avedon

Avedon débute avec le Rolleiflex offert par son père, un bi-objectif 6×6 qu’il utilisera longtemps pour la mode et en extérieur, notamment pour ses portraits des Beatles en 1967. Pour ses grands portraits de studio, il adopte la chambre 8×10 pouces sur pied : un grand négatif d’une finesse extraordinaire, qui autorise des tirages monumentaux.
Un Rolleiflex 3.5 F : Avedon débute avec le Rolleiflex offert par son père et l’utilise longtemps pour la mode. Photo : John Nuttall from Hampshire, United Kingdom, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.

Avec la chambre, Avedon ne regarde pas dans le viseur au moment de la prise de vue : il se tient à côté de l’appareil, face au modèle, et déclenche au câble. Cette position permet une vraie conversation, les yeux dans les yeux. Pour In the American West, il travaille en lumière naturelle diffuse, à l’ombre, devant un grand papier blanc tendu, sur film Kodak Tri-X. Les tirages, sur papier baryté Agfa Portriga Rapid, demandent en moyenne trente à quarante interventions chacun.
Une chambre photographique Deardorff 8×10 pouces ; Avedon réalise ses grands portraits à la chambre 8×10. Photo : J. Shimon & J. Lindemann, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons.
En studio, il utilise une lumière électronique enveloppante, souvent frontale et douce, qui révèle la texture de la peau sans ombre dramatique. Son équipe de laboratoire joue un rôle essentiel, notamment pour garder les blancs purs et les noirs denses. Pour les notions de chambre photographique, de film plan ou de papier baryté, consultez notre Glossaire photo.
Influence et héritage
Avedon a influencé à la fois la photographie de mode et le portrait contemporain. Le fond blanc, le cadrage frontal et la confrontation psychologique sont devenus un langage commun, de la presse à la publicité. Des photographes comme Annie Leibovitz, Martin Schoeller ou Platon reconnaissent leur dette, et beaucoup de portraitistes d’aujourd’hui ont repris la réflexion d’Avedon sur la part d’opinion de tout portrait.
Il a aussi été un découvreur : il voyait dans le jeune David LaChapelle un possible Magritte de la photographie. Ses œuvres sont conservées au Museum of Modern Art, au Metropolitan Museum, au Centre Pompidou, à l’Amon Carter Museum ou à l’Art Institute of Chicago. En 2009, la Corcoran Gallery of Art de Washington réunit pour la première fois ses portraits politiques dans Portraits of Power ; en 2023, la galerie Gagosian célèbre le centenaire de sa naissance avec Avedon 100, et le Metropolitan Museum expose ses Murals.
Anecdotes
- Le marin photographe. Dans la marine marchande, il réalise des milliers de photos d’identité : la meilleure école du portrait frontal.
- Fred Astaire, c’est lui. Le héros photographe de Funny Face (1957) s’inspire d’Avedon, conseiller visuel du film.
- Le sourire perdu de Marilyn. En 1957, il attend la fin de la séance, quand l’actrice se laisse aller, pour saisir son portrait le plus intime.
- Une rupture salutaire. Le routier Billy Mudd raconte que son portrait l’a poussé à changer de vie.
- Au travail jusqu’au bout. Il meurt en plein reportage, à 81 ans, à San Antonio.
Ce que l’on peut apprendre de Richard Avedon
- Simplifier le fond. Un fond uni concentre l’attention sur le visage et le geste.
- Parler à son modèle. La conversation compte plus que la technique ; le portrait naît de la relation.
- Accepter la vulnérabilité. Un portrait fort n’est pas forcément flatteur ; cherchez la vérité plutôt que la beauté.
- Chercher le mouvement en mode. Faites bouger vos modèles au lieu de les figer.
- Travailler en série. Un même cadrage pour beaucoup de personnes crée une œuvre cohérente, comme In the American West.
- Soigner le tirage. Le travail ne s’arrête pas à la prise de vue.
Exercices pour les membres du club
- Le fond blanc. Avec un drap ou un papier blanc et une lumière de fenêtre, réalisez dix portraits frontaux, cadrés à mi-corps, avec le même réglage pour tous.
- La conversation. Posez à votre modèle une question personnelle (un souvenir, une peur) et photographiez sa réaction plutôt que sa pose.
- Le saut. Photographiez un ami en mouvement (saut, course, danse) avec une vitesse rapide, à la manière des mannequins de Harper’s Bazaar.
- La série typologique. Photographiez douze personnes d’un même métier ou d’un même lieu, dans le même cadre : comparez les visages.
- Le bord du négatif. Ajoutez un fin cadre noir à vos meilleurs portraits noir et blanc et observez l’effet sur la lecture de l’image.
Présentez votre série de portraits à la Critique photo du club pour un retour détaillé sur la lumière, le cadrage et l’expression.
Bibliographie, expositions et pour aller plus loin
À lire
- Richard Avedon et Truman Capote, Observations, Simon & Schuster, 1959.
- Richard Avedon et James Baldwin, Nothing Personal, Atheneum, 1964.
- Richard Avedon, Portraits, Farrar, Straus and Giroux, 1976.
- Richard Avedon, In the American West, Abrams, 1985.
- Richard Avedon, An Autobiography, Random House, 1993.
- Richard Avedon, Evidence 1944-1994, Random House, 1994 (prix Nadar).
Expositions marquantes
- 1970 : première grande rétrospective, Minneapolis Institute of Arts.
- 1978 : Metropolitan Museum of Art, New York.
- 1985 : In the American West, Amon Carter Museum, Fort Worth.
- 1994 : Whitney Museum of American Art, New York.
- 2002 : Richard Avedon: Portraits, Metropolitan Museum of Art.
- 2007-2009 : rétrospective du Louisiana Museum (Danemark), puis Milan, Paris, Berlin, Amsterdam et San Francisco.
- 2023 : Avedon 100 (Gagosian) et Murals (Metropolitan Museum).
Liens utiles
- Richard Avedon Foundation, site officiel.
- Richard Avedon au Metropolitan Museum of Art.
- Article Wikipédia.
- Sur NOBLIONS : Le Mag, le Glossaire photo et la Critique photo.
Les autres maîtres de la photographie
- Henri Cartier-Bresson : l’instant décisif et la photo de rue
- Helmut Newton : la mode, le noir et blanc et la mise en scène
- David LaChapelle : le pop surréalisme en couleurs saturées
- Robert Doisneau : le poète humaniste du Paris populaire
- David Yarrow : la faune sauvage en noir et blanc monumental
Tous les portraits de la rubrique Maîtres de la photographie
Voir les œuvres sur le site officiel
Les photographies originales de Richard Avedon sont protégées par le droit d’auteur : nous ne les reproduisons pas ici. Pour les découvrir, rendez-vous sur les sites officiels et les ressources de référence ci-dessous.
- The Richard Avedon Foundation : site officiel de la fondation
- Gagosian – Richard Avedon : la galerie qui représente l’œuvre d’Avedon
- Wikipédia (FR) – Richard Avedon
Images : image d’ouverture et illustrations « dans l’esprit de Richard Avedon » : images générées par IA, © Rédaction NOBLIONS – Le Club (elles ne reproduisent aucune œuvre réelle du photographe) ; autres photographies issues de Wikimedia Commons, auteur et licence indiqués sous chaque image ; cartes citations © Rédaction NOBLIONS – Le Club.





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